Gaston Leroux est né en 1868, et passa son enfance au Pays de Caux, dans le nord de la France. Il fait ses études au collège d’Eu et, parvenu à l’âge adulte, retourne à Paris pour y devenir avocat. Or, cette profession l’ennuie vite, et il se tourne dès lors vers le journalisme. Il couvrira plusieurs événements majeurs, tels que la fameuse affaire Dreyfus, alors qu’il était chroniqueur judiciaire pour Le Matin, ainsi que la révolution en Russie, où il se rendra. À son retour, il laisse tomber le journalisme pour se consacrer au roman-feuilleton, dont il deviendra l’un des piliers.

 

Entre le début du XXe siècle et l’avènement de la Première Guerre mondiale, la littérature populaire connait un essor inédit. Cette montée n’est pas sans explication : elle coïncide avec les balbutiements de la police scientifique et l’apparition des faits divers dans les journaux. On publie les aventures des héros populaires à gros tirage dans les journaux, apportant une large part de bénéfices à ceux-ci. La littérature populaire se ramifie en plusieurs branches, et parmi elles, le roman policier, apporté par Gaboriau et porté par Leroux, qui présentera au monde son personnage de Rouletabille, exactement vingt ans après la première apparition de Sherlock Holmes en Angleterre.

 

Le genre

Le genre policier, à cette époque, est simple : un crime est commis, et un détective doué, après avoir porté son doute sur plus d’un personnage (le soupçon règne, là-dedans, tout le monde y passe! Le mystère est omniprésent, et plusieurs auteurs prennent sérieusement leur pied à mettre le leur en scène dans un château plus ou moins en ruines, aux corridors tortueux.), finit par découvrir le criminel. Les jeux de dissimulations et les faux-semblants sont courants (ex : dans un roman de Leroux, un personnage peut très bien avoir l’air inoffensif et être le criminel, alors que dans un roman de Balzac, l’être est dépeint tel qu’il est.). Le style est direct, voire journalistique, et le respect des valeurs établies est prôné. À titre d’exemple, Le mystère de la chambre jaune, écrit par un ex-journaliste, contient : deux château (enfin, c’est le même château, mais deux pavillons séparés par un parc, dont une géographie différente…), un personnage de reporter plus doué que la police (d’ailleurs, il s’en moque bien, de la police, tout comme il se moque de Sherlock Holmes et de Conan Doyle), un inspecteur qui s’avère être le coupable et finalement, la victoire des forces de l’ordre (le reporter, son ami Sainclair, le narrateur…). Le concubinage et les enfants nés hors mariage y essuient plus ou moins l’humiliation.

 

Leroux vs Bayard : lutte littéraire à travers le temps

Comme l’œuvre de Gaston Leroux s’inscrit dans le paroxysme du genre policier, il m’a semblé naturel, suite à la conférence de Pierre Bayard à l’UQAM, de tenter d’appliquer ses théories roman au de Leroux, qui contient, à mon avis, une incohérence fondamentale. (Bayard, rappelons-nous, s’applique à refaire les grandes enquêtes de la littérature afin d’en dévoiler le véritable coupable). Un couple se sentant menacé par le retour d’un meurtrier court se réfugier chez leurs amis, propriétaires d’un château près de la frontière italienne, et appellent (ou télégramment, plutôt) leur ami reporter Rouletabille – lui-même entraînant Sainclair, le narrateur, derrière lui – à l’aide. Une nuit, le meurtrier s’introduit dans le château, déguisé comme le nouveau marié s’en suit entre eux deux, et on croit l’avoir tué pour de bon (une balle dans le torse, même qu’on a balancé son corps dans un sac pour l’abandonner je ne sais où) lorsque les cadavres recommencent à s’empiler. Puis on découvre qu’en réalité, celui qu’on a tué, c’est le nouveau marié, et que le meurtrier était simplement demeuré déguisé en lui. Certes, on disait de sa femme qu’elle était peut-être « un peu » aliénée, cela expliquerait à la limite pourquoi elle n’a pas pu différencier avec certitude son propre mari de l’assassin. Mais les autres personnages? À cette époque, la chirurgie plastique n’était pas aussi développée qu’aujourd’hui, en tout cas pas pour que quelqu’un, aussi maître du déguisement soit-il, puisse se faire passer pour un autre de la sorte. Tout au long du roman, l’hypothèse flotte, mais personne n’en est jamais témoin. Puis à la page 264, Sainclair décrit une scène réunissant en effet le véritable marié et l’usurpateur, dans la même pièce, face à face. Dans cette optique bayardienne, il me semble n’y avoir qu’une explication : Sainclair hallucine. Un peu comme Hamlet aurait fantasmé le meurtre de son père par Claudius, Sainclair aurait…perdu le sens de la raison.

 

…enfin, ce serait tout un revirement, n’est-ce pas? Tout un plot twist, oui oui, tout un plot twist…à méditer encore…